
Un caviste californien qui rembarre sèchement un vigneron, une Américaine qui dîne au fond d’une cave géorgienne dans le berceau du raisin fermenté, un historien qui suit le pinard jusque dans les tranchées de 1916. Les meilleurs livres sur le vin ne se ressemblent pas, et tant mieux ! Chacun attrape le sujet par un bout que les autres laissent tomber. On en a retenu cinq, tous dégustés jusqu’à la dernière page. Du récit qui se dévore d’une traite à l’encyclopédie qu’on garde ouverte sur la table…

Mes aventures sur les routes du vin, Kermit Lynch (Payot, 2004)
Kermit Lynch a ouvert une boutique de vin à Berkeley en 1972, puis a passé les décennies suivantes à traverser la France au volant pour acheter ses flacons directement chez les vignerons. Mes aventures sur les routes du vin raconte ces tournées.
Dans ce livre, ce qui tient le lecteur, ce ne sont pas les vins. Ce sont les scènes. Lynch débarque dans une cave, goûte, n’aime pas, le dit, et la conversation part de travers. Il déteste la filtration systématique et y consacre des pages entières, avec la mauvaise foi joyeuse d’un homme convaincu d’avoir raison. Les photographies de Gail Skoff, sa femme, ponctuent le texte et apportent une touche de nostalgie : on voit les visages, les cours de ferme, les années 1980 sans retouche.
En lisant ce livre, on comprend mieux un vin quand on sait dans quelle pièce il a été fait, et par qui. Lynch est allé assez loin dans cette logique pour finir propriétaire, en 1998, du domaine Les Pallières à Gigondas, avec les frères Brunier du Vieux Télégraphe.
Le livre paraît aux États-Unis en 1988, sous le titre Adventures on the Wine Route, et remporte le prix Veuve Clicquot du meilleur livre sur le vin. La traduction française de Trudy Bolter arrive chez Payot en 2004, préfacée par le très grand romancier américain Jim Harrison.

Skin Contact. Voyage aux origines du vin nu, Alice Feiring (Nouriturfu, 2017)
Alice Feiring est une journaliste américaine, longtemps chroniqueuse vin pour l’hebdomadaire Time, et l’une des voix mondiales les plus identifiées du vin naturel. Skin Contact raconte ses nombreux séjours en Géorgie, où le vin se fait encore dans des qvevri, de grandes jarres en terre cuite enterrées jusqu’au col.
En Géorgie, berceau de la viticulture, la qvevri n’a rien du folklore pour dépliant touristique. La méthode géorgienne de vinification en kvevri est inscrite depuis 2013 au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, le raisin y fermente depuis des siècles cinq à six mois, peaux, rafles et pépins compris. C’est ce contact prolongé avec les peaux qui donne son titre au livre, et sa teinte ambrée aux blancs du pays (le fameux vin orange).
Feiring écrit en reportage, pas en essai. Elle rencontre Lamara, éleveuse de vers à soie, le dernier vigneron de Staline, deux Japonaises venues chasser le vin nature… Chaque chapitre se ferme sur une recette locale, ce qui donne au tout un rythme de carnet de voyage qui nous partage l’envie d’acheter un billet d’avion.

Une histoire du vin, Didier Nourrisson (Perrin, 2017)
Didier Nourrisson est historien, spécialiste de l’alimentation et de la gastronomie. Son Une histoire du vin couvre l’Antiquité jusqu’à nos jours en un seul volume. Sa particularité tient à une décision de méthode : il écrit du point de vue de celui qui boit, pas de celui qui produit. La quasi-totalité des histoires du vin font l’inverse…
Et ce déplacement change tout ! Le vin cesse d’être un produit agricole pour devenir un marqueur social qu’on suit à la trace : ce qu’on sert, à qui, dans quel verre, et ce que le geste dit du moment. Le chapitre sur le pinard des soldats de la Grande Guerre vaut à lui seul le détour, celui sur l’apparition de la mousse en Champagne aussi.
Nourrisson aborde également des sujets sociétaux tels que la question de santé publique, et regarde sans détour comment le statut social du vin a changé en France en un siècle. Le ton n’est pas celui d’un universitaire, mais d’un écrivain qui nous captive par ses histoires.

La Vie mystérieuse du vin, Bruno Quenioux (Le Cherche Midi, 2019)
Bruno Quenioux est fils de vigneron et caviste, et son livre ne ressemble à aucun autre de cette sélection. La Vie mystérieuse du vin, paru au Cherche Midi en septembre 2019, cherche ce qui échappe à la fiche de dégustation : l’énergie d’un lieu, l’état d’esprit de celui qui goûte, ce que le vin renvoie de lui. Ce qui est l’essentiel lorsque l’on boit un vin…
Quenioux convoque la physique contemporaine et les traditions spirituelles dans le même paragraphe. On tient une expérience de lecture qu’aucun manuel d’œnologie ne propose : le vin y redevient une chose qui arrive à quelqu’un, dans un lieu, à un moment. Ce livre pourrait bien transformer totalement votre rapport au vin…

Mille vignes. Penser le vin de demain, Pascaline Lepeltier (Hachette Vins, 2022)
Pascaline Lepeltier a décroché en 2018 le titre de Meilleure Ouvrière de France en sommellerie et celui de Meilleure Sommelière de France, la même année. Sommelière au restaurant Chambers à New York, elle a écrit Mille vignes d’abord pour répondre aux questions qu’elle-même n’arrivait pas à trancher.
Trois parties : la vigne, les paysages, le vin. Lepeltier s’appuie sur la botanique, la géographie, la climatologie et la neurophysiologie, et le résultat n’a rien d’un catalogue de régions. Elle sépare par exemple l’odeur, perçue par le nez, de l’arôme, perçu en rétro-olfaction, distinction que la plupart des ouvrages grand public écrasent en un seul mot.
Ce n’est pas un livre qu’on lit d’un bout à l’autre. C’est celui qu’on rouvre à la question qui se pose. Il a été traduit en anglais sous le titre One Thousand Vines chez Mitchell Beazley en 2024, trajet rare dans ce sens-là pour un ouvrage français sur le vin.
