Sokult
App Store Google Play

Le réseau social des coups de cœur culturels

Tous nos articles

Auteur/autrice : Merlin Salerno

  • 10 artistes de la nouvelle scène alternative UK & Irlande à mettre dans sa playlist

    10 artistes de la nouvelle scène alternative UK & Irlande à mettre dans sa playlist

    Entre Dublin, Liverpool, Bristol et bien sûr Londres, la nouvelle scène alternative UK & Irlandaise a produit ces dernières années des pépites que l’on voulait vous partager. Voici notre Top 10 du moment :

    1. Fontaines D.C.

    Dublin, Irlande.

    Fontaines D.C., le nom le plus connu de cette liste, est un groupe formé à Dublin en 2014 par cinq étudiants d’école de musique qui se sont rapprochés autour de la poésie. C’est un des groupes qui a fait basculer la scène alternative irlandaise du statut de curiosité locale à celui de phénomène international. C’est à leur troisième album, Skinty Fia (2022), que le groupe a vraiment eu une reconnaissance grandissante en prenant la première place des classements irlandais et britanniques.

    Le quatrième, Romance, est sorti le 23 août 2024 chez XL. Enregistré en novembre 2023 entre le studio La Frette, en région parisienne, et The Church à Londres, produit par James Ford, il tourne le dos au post-punk marqué des débuts pour quelque chose de plus large et mélodieux. Le chanteur Grian Chatten a également sorti un très bon disque solo en 2023, plus proche du folk irlandais.

    2. The Murder Capital

    Dublin, Irlande.

    The Murder Capital, groupe mené par James McGovern, se produit depuis 2015 et a sorti son premier album, When I Have Fears, le 16 août 2019. Il est produit par Flood, l’homme derrière PJ Harvey et New Order. Les deux disques suivants élargissent la palette sonore : Gigi’s Recovery en janvier 2023, avec John Congleton à la production, puis Blindness en 2025, qui pousse vers le noise rock. Chacun aura sa préférence entre les différents albums…

    3. Wunderhorse

    Newquay, Angleterre.

    Wunderhorse est né en 2020 comme projet solo de Jacob Slater, ancien chanteur du trio punk Dead Pretties, dissous en 2017. Après la séparation, Slater a quitté Londres pour Newquay, en Cornouailles, où il a travaillé comme moniteur de surf avant de reprendre l’écriture. Le projet est devenu un vrai groupe en 2021, avant d’être élu meilleur groupe aux Rolling Stone UK Awards en novembre 2025, et son single The Rope a pris la tête du classement britannique des ventes de singles la même année.

    4. High Vis

    Londres, Angleterre.

    High Vis vient du hardcore londonien et n’en est jamais complètement sorti. Formé en 2016 par des musiciens issus de plusieurs groupes de la scène punk DIY, le groupe mélange hardcore, post-punk, Britpop et grooves baggy hérités de Madchester. Ils appellent eux-mêmes ça du « misery punk d’une Grande-Bretagne post-industrielle ».

    Le chanteur Graham Sayle a grandi à New Brighton, dans le Merseyside, avant de monter à Londres à dix-neuf ans pour étudier à Goldsmiths. Son accent de Liverpool est resté, et c’est ce qui rend le groupe immédiatement reconnaissable. Leur troisième album, Guided Tour, est sorti le 18 octobre 2024 chez Dais Records, enregistré aux Holy Mountain Studios de Londres avec Jonah Falco. Il s’ouvre sur une portière de taxi qui claque et une voiture qui démarre, avant que le rythme ne s’installe. Tout le disque tient dans ce contraste entre la rue et la mélodie.

    5. King Hannah

    Liverpool, Angleterre.

    King Hannah est un duo de Liverpool composé de Hannah Merrick et Craig Whittle, qui se sont rencontrés en 2017 quand Whittle a commencé à travailler dans un bar de la ville. C’est le tempo le plus lent de cette liste, et aussi la plus américaine… Leur musique tient du slowcore et de l’americana, quelque part entre Mazzy Star et PJ Harvey.

    Les deux albums sont sortis chez City Slang. I’m Not Sorry, I Was Just Being Me (2022) installe le décor, des paysages étirés qui évoquent le sud-ouest américain écrit depuis le nord de l’Angleterre. Big Swimmer (2024) vient directement de leurs tournées aux États-Unis, écrit en grande partie depuis la fenêtre du van.

    6. Deadletter

    Londres, Angleterre.

    Deadletter est un groupe formé par trois amis d’enfance du Yorkshire, Zac Lawrence, Alfie Husband et George Ullyott, qui jouaient dans les rues de York, Scarborough et Whitby à quinze ans avant de s’installer ensemble dans le sud de Londres. Trois autres membres les ont rejoints, dont Poppy Richler au saxophone, qui change tout.

    La filiation est claire et revendiquée : Gang of Four, Magazine, Talking Heads. Des rythmiques marquées, des textes politiques et un chant proche du parlé. Leur premier album, Hysterical Strength, est sorti le 13 septembre 2024 chez SO Recordings, produit par Jim Abbiss, qui a signé les disques d’Arctic Monkeys et d’Adele.

    7. Getdown Services

    Bristol, Angleterre.

    Getdown Services est un duo composé de Josh Law et Ben Sadler, qui se sont connus au lycée à Minehead, dans le Somerset, et vivent maintenant à Bristol. Ils décrivent leur musique comme du « power disco » et du « disco rock ». En pratique, c’est du post-punk parlé posé sur des rythmiques de dancefloor, avec un humour absurde qui traverse tout.

    Leur premier album, Crisps, est sorti en novembre 2023 chez Breakfast Records, un label bristolien. Ont suivi les EP Your Medal’s In The Post (2024), Primordial Slot Machine (juin 2025) et Crumbs 2 (novembre 2025).

    8. Hak Baker

    Londres, Angleterre.

    Hak Baker est le seul artiste solo de cette sélection, et celui qui vient de le plus loin. Né à Luton en 1991, installé sur l’Isle of Dogs depuis l’âge d’un an, il a d’abord été MC dans le collectif grime Bomb Squad à quatorze ans. La guitare est venue plus tard, en autodidacte.

    Il a inventé un nom pour ce qu’il fait : le « G-folk », contraction de guv’nor folk. Du folk écrit avec le vocabulaire et le débit du rap de l’est londonien, traversé de reggae et de punk. L’EP Misfits (2017) l’a fait connaître, Babylon a suivi en 2019, et Worlds End FM en 2023, que le NME a placé parmi les dix meilleurs premiers albums de l’année. Il a notamment collaboré avec The Streets, Pete Doherty et Rudimental.

    9. Gurriers

    Dublin, Irlande.

    Gurriers est un groupe dublinois dont le nom reprend un mot d’argot local qui désigne un jeune voyou, retourné en revendication. Leur premier album, Come and See, est sorti le 13 septembre 2024 sur le label No Filter. Il a été enregistré au studio The Nave, à Leeds, avec Alex Greaves. Le titre est emprunté au film de guerre d’Elem Klimov, ce qui donne le ton : la jeunesse déclassée de Dublin, la montée de l’extrême droite, l’accoutumance à la violence vue depuis un écran. Le single Des Goblin a été placé en A-list sur BBC 6 Music, ce qui pour un groupe autoproduit à ce stade n’arrive presque jamais.

    10. NightCrawl

    Dublin, Irlande.

    NightCrawl ferme cette liste parce que c’est le nom qu’aucun média ne couvre encore. Le groupe est dublinois et décrit lui-même sa musique comme du post-punk sombre mêlé de synthpop, ce qui le situe à l’écart du reste de la scène de la ville, plus guitare et plus frontale.

    On ne va pas prétendre en savoir davantage. À ce jour, leur page Bandcamp est à peu près la seule source disponible, il n’y a ni chronique de presse ni fiche biographique. C’est précisément l’intérêt de les citer ici : dans deux ans, soit ce nom ne dira plus rien à personne, soit il figurera dans les mêmes listes que les neuf autres…

  • 5 livres sur le vin qu’on a dévorés, du road trip à l’encyclopédie

    5 livres sur le vin qu’on a dévorés, du road trip à l’encyclopédie

    Un caviste californien qui rembarre un vigneron du Rhône, une Américaine qui dîne au fond d’une cave géorgienne, un historien qui suit le pinard jusque dans les tranchées de 1916. Les meilleurs livres sur le vin ne se ressemblent pas, et tant mieux : chacun attrape le sujet par un bout que les autres laissent tomber. On en a retenu cinq, tous lus jusqu’à la dernière page. Du récit qui se dévore d’une traite à l’encyclopédie qu’on garde ouverte sur la table.

    Couverture de « Mes aventures sur les routes du vin » de Kermit Lynch

    Mes aventures sur les routes du vin, Kermit Lynch (Payot, 2004)

    Kermit Lynch a ouvert une boutique de vin à Berkeley en 1972, puis a passé les décennies suivantes à traverser la France au volant pour acheter directement chez les vignerons. Mes aventures sur les routes du vin raconte ces tournées. Le livre paraît aux États-Unis en 1988, sous le titre Adventures on the Wine Route, et remporte le prix Veuve Clicquot du meilleur livre sur le vin. La traduction française de Trudy Bolter arrive chez Payot en 2004, préfacée par le romancier américain Jim Harrison.

    Ce qui tient le lecteur, ce ne sont pas les vins. Ce sont les scènes. Lynch débarque dans une cave, goûte, n’aime pas, le dit, et la conversation part de travers. Il déteste la filtration systématique et y consacre des pages entières, avec la mauvaise foi joyeuse d’un homme convaincu d’avoir raison. Les photographies de Gail Skoff, sa femme, ponctuent le texte et datent le livre dans le bon sens : on voit les visages, les cours de ferme, les années 1980 sans retouche.

    Le pari du livre tient encore : on comprend mieux un vin quand on sait dans quelle pièce il a été fait, et par qui. Lynch est allé assez loin dans cette logique pour finir propriétaire, en 1998, du domaine Les Pallières à Gigondas, avec les frères Brunier du Vieux Télégraphe.

    Couverture de « Skin Contact. Voyage aux origines du vin nu » d’Alice Feiring

    Skin Contact. Voyage aux origines du vin nu, Alice Feiring (Nouriturfu, 2017)

    Alice Feiring est une journaliste américaine, longtemps chroniqueuse vin pour l’hebdomadaire Time, et l’une des voix les plus identifiées du vin naturel. Skin Contact raconte ses séjours en Géorgie, où le vin se fait encore dans des qvevri, de grandes jarres en terre cuite enterrées jusqu’au col. Le livre inaugure en mai 2017 le catalogue de la maison Nouriturfu, traduit par Sophie Brissaud et introduit par le vigneron ligérien Thierry Puzelat.

    En Géorgie, berceau de la viticulture, la qvevri n’a rien du folklore pour dépliant touristique. La méthode géorgienne de vinification en kvevri est inscrite depuis 2013 au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, et le raisin y fermente cinq à six mois, peaux, rafles et pépins compris. C’est ce contact prolongé avec les peaux qui donne son titre au livre, et leur teinte ambrée aux blancs du pays (le fameux vin orange).

    Feiring écrit en reportage, pas en essai. Elle rencontre Lamara, éleveuse de vers à soie, le dernier vigneron de Staline, deux Japonaises venues chasser le vin nature… Chaque chapitre se ferme sur une recette locale, ce qui donne au tout un rythme de carnet de voyage. Si les portraits de vignerons vous ont plu chez Lynch, Feiring pousse exactement le même geste dans un pays où presque rien ne ressemble à la France.

    Couverture d’« Une histoire du vin » de Didier Nourrisson

    Une histoire du vin, Didier Nourrisson (Perrin, 2017)

    Didier Nourrisson est historien, spécialiste de l’alimentation et de la gastronomie. Son Une histoire du vin, paru chez Perrin en avril 2017 dans la collection « Pour l’Histoire », couvre l’Antiquité jusqu’à nos jours en un seul volume. Sa particularité tient à une décision de méthode : il écrit du point de vue de celui qui boit, pas de celui qui produit. La quasi-totalité des histoires du vin font l’inverse.

    Le déplacement change tout. Le vin cesse d’être un produit agricole pour devenir un marqueur social qu’on suit à la trace : ce qu’on sert, à qui, dans quel verre, et ce que le geste dit du moment. Le chapitre sur le pinard des soldats de la Grande Guerre vaut à lui seul le détour, celui sur l’apparition de la mousse en Champagne aussi.

    Nourrisson pousse jusqu’au présent, question de santé publique comprise, et regarde sans détour comment le statut social du vin s’est retourné en France en un siècle. Le ton reste celui d’un universitaire qui écrit bien, avec une bibliographie d’une vingtaine de pages pour qui veut creuser ensuite.

    Couverture de « La Vie mystérieuse du vin » de Bruno Quenioux

    La Vie mystérieuse du vin, Bruno Quenioux (Le Cherche Midi, 2019)

    Bruno Quenioux est fils de vigneron et caviste, et son livre ne ressemble à aucun autre de cette sélection. La Vie mystérieuse du vin, paru au Cherche Midi en septembre 2019, cherche ce qui échappe à la fiche de dégustation : l’énergie d’un lieu, l’état d’esprit de celui qui goûte, ce que le vin renvoie de lui. Aucune grille d’analyse dans ces pages, et c’est assumé.

    Quenioux avance par associations plutôt que par démonstrations, convoque la physique contemporaine et les traditions spirituelles dans le même paragraphe. On tient une expérience de lecture qu’aucun manuel d’œnologie ne propose : le vin y redevient une chose qui arrive à quelqu’un, dans un lieu, à un moment.

    Couverture de « Mille vignes » de Pascaline Lepeltier

    Mille vignes. Penser le vin de demain, Pascaline Lepeltier (Hachette Vins, 2022)

    Pascaline Lepeltier a décroché en 2018 le titre de Meilleure Ouvrière de France en sommellerie et celui de Meilleure Sommelière de France, la même année. Sommelière au restaurant Chambers à New York, elle a écrit Mille vignes d’abord pour répondre aux questions qu’elle-même n’arrivait pas à trancher.

    Trois parties : la vigne, les paysages, le vin. Lepeltier s’appuie sur la botanique, la géographie, la climatologie et la neurophysiologie, et le résultat n’a rien d’un catalogue de régions. Elle sépare par exemple l’odeur, perçue par le nez, de l’arôme, perçu en rétro-olfaction, distinction que la plupart des ouvrages grand public écrasent en un seul mot.

    Ce n’est pas un livre qu’on lit d’un bout à l’autre. C’est celui qu’on rouvre à la question qui se pose. Il a été traduit en anglais sous le titre One Thousand Vines chez Mitchell Beazley en 2024, trajet rare dans ce sens-là pour un ouvrage français sur le vin.

  • 5 podcasts pour réfléchir sur la société et le monde

    5 podcasts pour réfléchir sur la société et le monde

    Voici cinq podcasts français qui font le même pari : donner du temps à quelqu’un qui a passé des années sur une question.

    Thinkerview

    Média indépendant · Depuis janvier 2013 · 1 h à 2 h par épisode

    Un fond noir, un fauteuil, un invité, et une voix off qui pose les questions sans jamais apparaître à l’image. Thinkerview, lancée en janvier 2013 sur YouTube, a bâti sa réputation sur un refus : celui du montage. Les entretiens sont diffusés en direct, puis conservés en replay tels quels, hésitations comprises. L’intervieweur se fait appeler Sky et tient à son anonymat.

    Ce dispositif minimal produit un effet que peu de plateaux obtiennent. Un invité qui parle pendant quatre-vingt-dix minutes finit par sortir de ses éléments de langage, simplement parce qu’il n’en a pas assez pour tenir la distance. La chaîne dépasse 1,3 million d’abonnés sur YouTube en août 2026, et elle a imposé le format long dans un paysage qui le jugeait invendable.

    Le ton peut agacer. Sky relance sec, coupe parfois, insiste là où l’invité préférerait passer à autre chose. C’est aussi ce qui sépare l’exercice d’un entretien de promotion.

    Les Idées Larges

    ARTE Radio et Upian · Depuis janvier 2022 · Environ 20 minutes par épisode

    Vingt minutes pour retourner une notion que vous croyiez connaître. C’est la promesse des Idées Larges, série documentaire coproduite par ARTE Radio et le studio Upian, écrite et incarnée par la journaliste Laura Raim, passée par L’Express, Le Monde diplomatique et Arrêt sur images, aujourd’hui accompagnée de Youness Bousenna.

    Le principe tient en une question par épisode, posée à un ou deux chercheurs. Et si on travaillait tous et toutes gratuitement, avec la sociologue Maud Simonet, sur le travail invisible. Pourquoi obéit-on, avec l’historien Nicolas Mariot et le sociologue Théo Boulakia, à partir du confinement de 2020. Et si on supprimait l’héritage, avec la philosophe Mélanie Plouviez, en avril 2026.

    La série existe en vidéo sur arte.tv et en audio sur ARTE Radio.

    Sismique

    Podcast indépendant · Depuis 2018 · Environ une heure par épisode

    Julien Devaureix a passé quinze ans dans de grands groupes, du Club Med à Chanel, de LVMH à Burberry, avant de tout quitter en 2015 pour enquêter sur ce qui est en train de se passer. Sismique naît de cette enquête en 2018. Le podcast recensait 277 épisodes en février 2026 et porte aujourd’hui le sous-titre Où va le monde ?

    Ce qui le distingue tient à la méthode plutôt qu’au sujet. Devaureix pratique la lecture systémique : relier l’énergie, le climat, la géopolitique, la technologie et les récits collectifs au lieu de les traiter séparément. Les invités viennent de partout. Un anthropologue, une biologiste, un économiste, un ancien patron de la Direction générale de l’armement.

    Sa position de départ est inhabituelle pour quelqu’un qui tient un micro : le monde est trop complexe pour être compris entièrement, donc apprendre compte davantage qu’avoir raison. Il ne cherche pas à gagner l’échange. Ça donne des entretiens où l’invité a le droit de nuancer et où l’animateur admet ne pas savoir. Devaureix en a tiré un livre chez First, Le monde change et on n’y comprend rien !

    Chercheur·es

    Production indépendante · Depuis 2025 · 45 minutes à 1 h 50

    Le plus jeune de la sélection, et celui qui ressemble le moins à une émission de radio. Chercheur·es donne la parole à une chercheuse ou un chercheur par épisode, sous la conduite de Mathias Jobert, au rythme d’un épisode toutes les deux semaines. Treize épisodes publiés au 20 août 2026. La ligne tient en une phrase affichée par l’équipe : comprendre le monde pour le rendre plus habitable.

    Les sujets vont chercher là où le débat public tourne en rond. Le sociologue Félicien Faury, auteur de Des électeurs ordinaires au Seuil, y explique ce que révèle le vote RN après six ans d’enquête en région PACA. La docteure en neurosciences Samah Karaki y décrit les mécanismes cognitifs de l’obéissance à l’autorité. La sociologue Marie Bergström, de l’INED, y raconte comment la génération Z reconfigure la sexualité.

    Cracker l’époque

    Radio Radio, Rennes · Depuis novembre 2023 · Deux épisodes de 25 à 30 minutes par invité

    Les quatre premiers posent un diagnostic. Celui-ci demande ce qu’on peut encore imaginer. Cracker l’époque se présente comme le podcast des imaginaires politiques et invite autant d’écrivains, d’artistes et de cinéastes que de chercheurs en sciences sociales.

    Le podcast est né à Rennes en novembre 2023, autour de Pauline Hachette, Romain Huët, Aline Crétinoir, Emma Chignara et Luc Magrina, avec l’écrivain Camille de Toledo comme premier invité. Depuis, la romancière Alice Zeniter y a défendu la capacité de la fiction à éclairer le présent, Najat Vallaud-Belkacem y est passée, et le sociologue du CNRS Marwan Mohammed a ouvert l’année 2026 lors d’un enregistrement public.

    Le format est le plus malin de la liste. Chaque invité a droit à deux épisodes de vingt-cinq à trente minutes, ce qui laisse le temps d’aller loin sans réclamer deux heures d’affilée.

    Qui paie ces podcasts ?

    D’où vient l’argent ? Ces cinq émissions ne reposent pas sur les mêmes équilibres…

    Les Idées Larges relèvent du service public, en coproduction entre ARTE Radio et le studio Upian. C’est la seule des cinq adossée à un diffuseur, avec les moyens que ça suppose : réalisation, montage, archives sonores, musique originale.

    Sismique vit des dons de ses auditeurs, et le rappelle dans ses épisodes. Chercheur·es se présente comme une production indépendante, bénévole et autofinancée. Cracker l’époque est produit par la radio associative Radio Radio, en partenariat avec le média Collateral, la Gaîté Lyrique et Les Champs Libres. Thinkerview revendique depuis 2013 son indépendance à l’égard des partis et des intérêts privés.

    Aucune de ces cinq émissions n’est adossée à un groupe de médias privé. C’est ce qui autorise deux heures sur un sujet qu’aucun annonceur ne réclame, et dix minutes de nuance là où un plateau couperait. C’est aussi ce qui les rend fragiles. Une équipe bénévole tient tant que ses membres tiennent, un podcast financé par les dons dépend chaque année de la fidélité de celles et ceux qui écoutent. Une bonne raison de s’abonner plutôt que d’écouter en passant.

  • 5 rappeuses françaises de la Gen Z à connaître

    5 rappeuses françaises de la Gen Z à connaître

    Vous avez usé Theodora, vous connaissez les couplets de Lala &ce par cœur, et les playlists « rap féminin » vous resservent les mêmes noms depuis deux ans. Juste à côté existe une scène entière de jeunes rappeuses françaises qui commencent à remplir des salles sans major derrière elles…

    OSO

    OSO est une rappeuse et chanteuse née en 2002, originaire de Valence et installée à Lyon. Son nom a commencé à circuler quand Dinos a samplé un de ses refrains pour VIRAL, morceau de son album Kintsugi paru en novembre 2024, en la créditant en featuring. Elle navigue entre cloud rap, R&B et hyperpop sans jamais se fixer nulle part.

    Léa de son prénom, elle a construit sa discographie par EP successifs : Flashback en 2022, osowhereRu ? en 2023, Tundra XP en 2024, puis LE MALENTENDU en 2025 et INNER_CHILD le 5 mai 2026. Entre-temps, elle a assuré les premières parties d’Isha à Paris et Bruxelles, celles de Kalika à Lyon, et elle est passée par la mixtape 23 MEGASPHERE du réalisateur Mario Roudil.

    INNER_CHILD prolonge LE MALENTENDU et raconte une reconquête : celle de l’enfant que l’artiste dit avoir trop souvent mis de côté. Sur NO SENSE, portée par une instru hyperpop, elle refuse de faire semblant que tout est normal.

    Surprise

    Surprise a 22 ans et produit sa musique elle-même depuis trois ans. Depuis son premier projet L’Inverse en 2023, elle a enchaîné l’album Le plus beau des monstres en 2024 et l’EP Si y’a un monde en 2025. Son troisième album, Une pieuvre dans un seau, est sorti le 8 mai 2026 : onze titres qu’elle a produits seule, distribués par Modulor. Deux semaines plus tard, elle remplissait La Maroquinerie à Paris.

    Sous la douceur apparente des mélodies, le disque parle de solitude et de notoriété comme de deux symptômes du même système. Sur Quand il dort, elle chante qu’elle ne se sent à sa place que sur scène. Sa voix est sa signature : basse, traînante, volontairement nonchalante, puis rattrapée d’un coup par une scansion sèche.

    Mandyspie

    Mandyspie est née en 2000 à Montréal, d’une mère québécoise et d’un père français. Elle a grandi au Canada jusqu’à ses 13 ans avant de suivre son père à Saint-Denis, où elle a passé toute son adolescence. Depuis 2020, elle publie sur SoundCloud un rap hybride qui empile trap, jersey club, rock et nappes électroniques.

    Son vrai prénom est Morgan, en référence à la fée Morgane. Son père, rappeur amateur passionné de Wu-Tang Clan, l’emmenait enfant à des battles ; elle, elle écoutait Lady Gaga, Rihanna et Avril Lavigne. Ce grand écart n’a jamais été résolu, et c’est précisément ce qui rend sa musique reconnaissable en trois secondes.

    Elle rappe en flow DMV, une manière de poser volontairement en dehors des temps, née sur la côte est américaine et importée en France au début des années 2020. Son EP MINUIT MOINS UNE, paru en juin 2025, emprunte son titre à Cendrillon et s’articule autour de FAIRYTALE et INSTABLE. Un an plus tôt, Monster Therapy avait posé les bases de cet univers de fête triste et de néons pâles.

    Le détail qui dit tout de sa génération : un de ses producteurs, Bounce Kid, a 19 ans, vit en Sibérie, fabrique des prods aux rythmiques brésiliennes, et elle ne l’a jamais rencontré. Côté français, elle travaille avec Idée Noire, avec qui elle a monté le projet commun M12 aux côtés de la rappeuse Douze Déluge. Les deux ont ouvert le Grünt Festival en octobre 2025.

    Creamy G

    Creamy G, de son vrai nom Gaby, est une artiste marseillaise d’origine tunisiano-polonaise. Elle a commencé par fabriquer des instrumentales avant d’enregistrer sa propre voix, et elle réalise encore une large part de ses visuels. Son projet L’AMOUR DU RISQUE est sorti le 27 février 2026.

    Elle a imaginé son nom de scène à 12 ans, inspiré par le Wu-Tang Clan et par Juicy J de Three 6 Mafia, et ne l’a jamais abandonné. Depuis dix ans, elle compose, dessine, peint et s’essaie à l’animation 2D. C’est l’univers autotuné d’Hamza qui l’a décidée à s’autoproduire ; côté américain, elle regarde du côté de Vayda, BabyXSosa et bktherula.

    Sa discographie tient à l’album Love Season en 2022, l’EP Mon Amour, Comment Ça Va ? le 14 février 2024, puis Soleil Sur Moi en octobre 2024, sept titres écrits comme un hommage à Marseille. Le single +30° l’a sortie du bois. Membre du collectif Bonnie’s House, elle a été classée par Qobuz parmi ses dix artistes rap à suivre en 2026.

    L’AMOUR DU RISQUE est l’endroit où elle cesse de choisir un genre : la dance sur JUSTE DANSER, la drum’n’bass et les voix robotisées sur BODYTALK, puis TON CIEL qui vire à la synthwave, ce revival de synthés et de boîtes à rythmes des années 1980. Le fil rouge reste le même : les relations qui abîment, les excès, la nuit qui ne se referme pas.

    Asinine

    Asinine est une rappeuse marseillaise apparue début 2022 avec C’est les autres, son premier morceau solo. Elle n’accorde presque aucune interview et ne se montre quasiment jamais. Le 5 février 2026, elle remplissait pourtant La Cigale à Paris.

    Son arme est l’image. Filière littéraire au lycée, lectrice de Kundera, d’Éluard et de Prévert, elle a compris ce qu’elle voulait faire en découvrant que Gainsbourg avait mis un poème de Prévert en musique. Sur son premier morceau, elle personnifie déjà la vie en fumeuse accoudée à sa fenêtre. C’est le geste qu’elle n’a plus lâché depuis : donner un corps à ce qui n’en a pas.

    Son EP La jetée, paru en mars 2025, compte huit titres et laisse pour la première fois passer un peu de lumière. Il succède à Brûler la maison en 2024. Derrière presque tous ses morceaux se tient le même beatmaker, Briac Severe, rencontré dans un groupe de rappeurs marseillais, qui compose ou co-compose la majeure partie de ses morceaux. Elle a aussi travaillé avec les producteurs Kosei et Ikaz Boi.

    Anchorage est le morceau où elle craque son armure. Un piano-voix, sa mère, sa sœur, les métiers que chacune aurait pu exercer, et cette idée que les rêves valent mieux quand ils sont les siens. Le passage le plus autobiographique de sa discographie, écrit par une artiste qui répète pourtant qu’elle ne se livre pas.

  • Rappeurs londoniens : Petit guide pour comprendre les différents quartiers & influences

    Rappeurs londoniens : Petit guide pour comprendre les différents quartiers & influences

    Avouez : quand on vous demande de citer des rappeurs londoniens, la liste s’arrête vers le cinquième nom. Central Cee, Stormzy, Skepta, Dave, et puis un blanc. Ce n’est pas un problème de curiosité, c’est un problème de compréhension géographique et d’histoire. Londres n’a pas produit une scène rap, elle en a produit six ou sept, chacune dans son quartier, chacune avec sa date de naissance, ses fondateurs, et avec les artistes qui la représentent aujourd’hui.

    Comment le rap londonien s’est-il construit quartier par quartier ?

    Le rap londonien s’est construit en trois vagues successives, chacune née dans un quartier identifiable. La grime apparaît à Bow, dans l’est, au début des années 2000. Le road rap émerge de Peckham, au sud-est, autour de 2008. La drill britannique naît à Brixton, au sud, à partir de 2012.

    Ces trois vagues ne se sont jamais remplacées. Elles se sont empilées. Un artiste londonien de 2026 peut avoir grandi avec les instrumentales de grime de ses grands frères, appris à écrire sur des productions de drill, et sortir aujourd’hui un disque de rap chanté qui ne ressemble à aucun des deux. C’est cette sédimentation qui rend la scène impossible à résumer en cinq noms.

    Grime, road rap, drill : comment les distinguer à l’oreille ?

    La grime est rapide et électronique, le road rap est lent et sombre, la drill est nerveuse et dépouillée. Si vous ne retenez qu’une chose, retenez le tempo : c’est lui qui trahit le genre avant même les paroles.

    GenreNé à, et quandCe qu’on entend
    GrimeBow, est, début des années 2000Productions électroniques anguleuses héritées du UK garage, débit très rapide, énergie de battle
    Road rapPeckham, sud-est, 2008Tempo lent, voix grave et monocorde, ambiance sombre, influence directe du gangsta rap américain
    Drill UKBrixton, sud, à partir de 2012Autour de 140 BPM, basses 808 glissantes, percussions dépouillées, greffe de la drill de Chicago sur le road rap

    Ces catégories servent de repère, pas de verdict. La grande majorité des artistes cités dans cet article en traversent au moins deux, et les plus intéressants sont précisément ceux qui refusent d’y rester. Deema vient de la grime et fait de la techno mélancolique. Confz est classé rap UK et sonne comme un disque acoustique. Ce sont des points de départ, comme les quartiers.

    À l’est, Bow et Homerton : là où la grime est née

    La grime est née dans les tours de Bow, dans le borough de Tower Hamlets, au tout début des années 2000. L’histoire est presque trop belle pour être vraie : des adolescents à qui l’on avait fourni des ordinateurs pour faire leurs devoirs se sont servis des logiciels de musique livrés avec, et en ont sorti un son que personne n’avait entendu, rapide, électronique et anguleux.

    Deux noms structurent cette période. Wiley, surnommé le parrain de la grime, fonde le collectif Roll Deep en 2001 et met au point l’eskibeat, cette production glacée qui donne au genre sa signature. Dizzee Rascal, du même quartier, compose I Luv U sur un ordinateur scolaire à seize ans. Son premier album, Boy in da Corner, remporte le Mercury Prize en 2003 : la grime venait de gagner la principale récompense musicale britannique avant même d’avoir une place en radio nationale.

    La scène tenait sur deux infrastructures qui n’existent plus vraiment. Le disquaire Rhythm Division, sur Roman Road, servait de quartier général : on y vendait ses propres disques directement au public, et les battles de freestyle se tenaient sur le trottoir. Et les radios pirates, Rinse FM et Deja Vu FM en tête, faisaient office de diffusion et de sélection. Kano, Ghetts, D Double E et Skepta sont tous passés par là.

    Aujourd’hui, l’est de Londres a gardé cette double identité : un versant dur, hérité de la grime puis capté par la drill, et un versant plus écrit qui s’en est détaché.

    2 rappeurs d’East London à connaître aujourd’hui

    Unknown T

    Unknown T, rappeur de drill de Homerton, dans le borough de Hackney, il sort en octobre 2018 un premier single officiel, Homerton B, qui monte jusqu’à la 48e place du UK Singles Chart sans label derrière lui. Le morceau reste l’une des meilleures portes d’entrée vers la drill : tous les codes du genre y sont, sans l’opacité qui rebute souvent une oreille neuve.

    Confz

    Si vous entrez par Unknown T, Confz est la sortie suivante, littéralement : il est passé sur le plateau Raise The Bar de Red Bull, présenté par Unknown T. Son rap n’a pourtant rien à voir. D’origine ghanéenne, Confz écrit un rap acoustique et introspectif, plus proche de Loyle Carner que de la drill. Son premier album, Lost Diaspora, paraît en octobre 2023, calé sur le Black History Month britannique, et travaille la construction d’une identité noire britannique à partir de son héritage ghanéen. Son morceau de 2016 s’appelait déjà H’east Side : le quartier était dans le titre avant tout le reste.

    Au sud-est, de Peckham à Catford : le laboratoire permanent

    Le sud-est de Londres est la zone la plus productive de la ville, et la plus difficile à résumer. C’est là qu’est né le genre qui fait le lien entre la grime et la drill, et c’est là que sort aujourd’hui la plus grande partie de ce qui compte dans le rap britannique.

    Le point de bascule s’appelle Giggs. Né Nathaniel Thompson en 1983 à Peckham, il pose en 2008 sur une instrumentale de Dr. Dre un morceau intitulé Talkin’ Da Hardest et invente presque par accident le road rap : plus lent que la grime, plus sombre, une réponse britannique au gangsta rap américain. Il fonde le collectif SN1, vend ses disques dans la rue, décroche le BET Award du meilleur artiste britannique en 2008 et signe chez XL Recordings, le label qui avait déjà sorti Dizzee Rascal. Son premier album, Walk in da Park, paraît la même année.

    Le road rap est le chaînon manquant de toute cette histoire. Sans lui, la drill n’aurait pas eu de modèle britannique à greffer sur son import américain quatre ans plus tard.

    L’autre foyer de la zone est Lewisham, où le collectif grime The Square a formé au milieu des années 2010 une génération entière, dont Novelist et Elf Kid. Quatre des artistes ci-dessous en viennent directement ou indirectement.

    4 rappeurs de South East London à connaître aujourd’hui

    DC

    Il fabrique une fusion de grime et de rap au tempo posé, à mille lieues de l’agressivité qu’on attend d’un artiste du sud-est. Il tourne avec J Hus dès 2017, sort la mixtape Under the Influence, puis l’album In The Loop en 2021. Il a aussi un morceau avec Bawo, ce qui referme la boucle avec l’ouest de la ville.

    Hilts

    Hilts produit tout ce qu’il rappe, et cela s’entend. Son premier projet, Swings & Roundabouts, sort le 30 août 2023 : onze titres écrits, produits et mixés seul, qui traversent la grime, le garage, le RnB et le jazz sans jamais s’y installer. Il tourne aujourd’hui avec un groupe live, ce qui reste rare dans le rap britannique, et a publié l’EP A Night Not Alone début 2026.

    Deema

    Deema a commencé comme hypeman pour The Square, à une époque où il était encore au lycée. Il en a gardé le débit et jeté le reste. Son EP Rainbow (2021) l’installe, et DOG WITH A £, paru en novembre 2024 sur Different Recordings, le déplace ailleurs : kicks techno, synthés mélancoliques, et un humour qui traverse tout le disque. Le magazine Dazed l’a décrit comme le rappeur le plus joyeux qu’on puisse entendre, ce qui l’agace profondément.

    Jim Legxacy

    C’est le nom qui démontre tout l’argument de cet article. Jim Legxacy vient de Catford, dans le borough de Lewisham, et il a co-écrit et co-produit Sprinter pour Central Cee et Dave, morceau resté dix semaines à la première place et devenu la plus longue première place jamais tenue par un titre de rap au Royaume-Uni. L’artiste que vous ne connaissiez pas a écrit le tube de ceux que vous connaissez.

    Sous son nom, il publie un rap qui mêle lo-fi, emo, afrobeats et samples improbables. Sa mixtape black british music est sortie en 2025 sur XL Recordings, son premier disque sur un label, et parle de deuil, de famille et de Lewisham, qu’il appelle le blue borough.

    Au sud, Brixton et Croydon : le berceau de la drill

    La drill britannique naît à Brixton à partir de 2012. Des groupes locaux reprennent les basses 808 glissantes et les productions dépouillées de la drill de Chicago, et les greffent sur le road rap que Giggs avait installé quatre ans plus tôt. Le résultat ne ressemble ni à l’un ni à l’autre.

    Deux collectifs font le travail de fondation. 150, de l’Angell Town Estate, est généralement crédité des premiers morceaux du genre. 67, de Brixton Hill, détache ensuite le son de son modèle américain pour lui donner une identité britannique. Côté production, deux noms reviennent systématiquement : Carns Hill et QUIETPVCK.

    Un détail dit mieux que n’importe quelle analyse ce qu’est ce genre. Le rappeur brixtonien Skengdo expliquait que l’esthétique visuelle de la drill britannique, les survêtements Nike là où les Américains portaient des marques de luxe, tient simplement à ce que des gamins de quinze ou seize ans pouvaient se payer. La drill est une musique de contrainte, économique avant d’être stylistique.

    Le genre a aussi été le plus surveillé de l’histoire britannique récente : début 2019, YouTube retirait des centaines de clips à la demande de la police londonienne. Certains artistes remplacent aujourd’hui par un souffle les noms, les lieux et les actes dans leurs textes, pour éviter que leurs paroles servent de pièces à conviction.

    Le sud est aussi la zone de Stormzy, qui vient de Croydon, et de Dave, qui vient de Streatham. Deux trajectoires qui n’ont rien à voir avec la drill, et qui rappellent que le sud de Londres n’est pas réductible à un seul son.

    2 rappeurs du South London à connaître aujourd’hui

    Cristale

    Cristale De’Abreu vient de Brixton, exactement là où tout ça a commencé, et elle en fait autre chose. Élevée dans un foyer caribéen, elle se fait connaître par des remix devenus viraux, dont un sur un morceau d’Unknown T. La BBC l’inscrit dans sa sélection 1Xtra « Hot for 2022 », son EP What It’s Like To Be Young suit, et elle est nommée aux MOBO Awards, principale récompense des musiques noires britanniques. Sa technique de placement est probablement la plus impressionnante de tout cet article.

    Proph

    Proph écrit et produit seul, depuis Thornton Heath, dans le borough de Croydon, le même que Stormzy. Son EP Lost In Translation (2023) lui vaut les soutiens publics de Wretch 32, Stormzy et Ghetts, et une place sur la scène BBC Radio 1Xtra du Reading Festival la même année. Son single Milano (2024) donne une bonne idée du personnage : des punchlines, du football et de la mode italienne. Attention à ne pas le confondre avec un rappeur américain homonyme, originaire de Milwaukee.

    À l’ouest, Ladbroke Grove et Shepherd’s Bush : la drill qui s’exporte

    L’ouest de Londres n’a rien inventé, il a tout exporté. C’est de Ladbroke Grove, dans le borough de Kensington et Chelsea, que viennent AJ Tracey et Digga D, deux artistes qui ont chacun tiré la drill vers un public beaucoup plus large. Et c’est de l’ouest que vient Central Cee, passé de la chaîne YouTube GRM Daily en 2020 au statut de star mondiale en trois ans.

    La spécificité de la zone tient à ce basculement : la drill mélodique, plus chantée, plus accessible, y a trouvé sa forme la plus vendable sans renier ses origines. C’est aussi la zone la plus embourgeoisée de celles qu’on traverse ici, ce qui n’est probablement pas étranger à cette porosité avec la pop.

    Le rappeur du West London à connaître aujourd’hui

    Bawo

    Bawo est le contre-exemple de sa propre zone. Rappeur de l’ouest, né de parents nigérians, il a fait les premières parties de Knucks et travaille une matière lente, écrite, où l’on parle beaucoup d’argent qui manque et de journées de travail. Son EP Legitimate Cause (2023) le fait passer en playlist sur BBC Radio 1 et 1Xtra. Il enchaîne avec l’album It Means Hope Where I’m From en 2024, sorti sur son propre label, Say Nothing Records. Il y raconte le passage de l’employé de supermarché à l’artiste qui remplit ses salles, sans jamais en faire un récit de réussite.

    Au nord, Tottenham : la grime devient mondiale

    Le nord de Londres n’a pas inventé la grime, il l’a fait sortir du pays. Skepta, de Tottenham, passé un an par Roll Deep avant de fonder son propre collectif, est l’artisan principal de l’expansion internationale du genre. Là où la première génération de Bow vendait des vinyles sur Roman Road, la sienne a organisé sa propre industrie, ses labels et ses tournées.

    La zone a produit une deuxième génération avec Headie One, né Irving Adjei, qui a grandi sur le Broadwater Farm Estate de Tottenham et dont le titre 18HUNNA a atteint la sixième place du UK Singles Chart. C’est l’un des rares artistes à avoir tenu ensemble la crédibilité de la drill et une présence durable en haut des classements.

    La bascule mérite d’être racontée, parce qu’elle explique la forme actuelle du rap britannique. Pendant une décennie, la grime a été traitée comme un phénomène de quartier par une industrie qui ne savait pas quoi en faire. La génération de Tottenham a arrêté d’attendre : labels indépendants, clips tournés à trois, distribution directe, tournées organisées sans intermédiaire. Quand les majors sont revenues, elles ont dû négocier avec des artistes qui n’avaient plus besoin d’elles. La plupart des noms de cet article, y compris les plus jeunes, sortent leurs disques sur leur propre structure ou sur des labels indépendants. Cette autonomie est un héritage direct du nord.

    2 rappeurs du North London à connaître aujourd’hui

    Jordy

    Jordy est né à Harlesden, a grandi à Tottenham, puis sa famille est partie dans l’Essex : trois mondes qui n’ont rien à voir, et c’est exactement la matière de ses disques. Il a sorti six projets en moins de trois ans, dont les EP SMH (2021) et KMT (2022), sur Flat 10, le label monté avec ses cousins et baptisé du nom de l’appartement où tout a commencé. Les anciens l’ont adoubé vite : Ghetts l’invite sur Spiritual Warfare, JME le rejoint sur Wonderkid, et il a assuré la première partie de Pusha T au Royaume-Uni. Dernier détail, et pas le moins parlant pour une oreille française : il coanime Filthy Fellas, un podcast football britannique primé, par lequel beaucoup le découvrent avant de l’entendre rapper.

    Glizz

    Glizz est la démonstration la plus récente de cette autonomie du nord. Ses deux morceaux les plus écoutés, One Pop (2022) et SAD (2023), dépassent chacun les quatorze millions d’écoutes sur Spotify, et il les a sortis sans label. Sa matière est sombre et frontale, très écrite, à l’opposé de la drill mélodique de l’ouest : il dit venir d’un autre monde et décrit lui-même sa musique comme rugueuse et, pour l’essentiel, peu enviable.

    Au nord-ouest, Kilburn : le contre-courant boom-bap

    Une zone, deux artistes, et c’est justement ce qui la rend intéressante. South Kilburn, dans le borough de Brent, n’a pas de scène au sens où l’est ou le sud en ont une. Elle a des cas particuliers. Le second ne revendique d’ailleurs pas Kilburn, seulement le nord-ouest, ce qui est déjà une adresse.

    2 rappeurs du North West London à connaître aujourd’hui

    Knucks

    Si vous aimez Loyle Carner pour ses samples soul et son calme, vous êtes à deux pas de Knucks. Les deux ont travaillé ensemble : Loyle Carner figure sur London Class, le deuxième EP de Knucks, sorti en 2020.

    Rappeur et producteur d’origine igbo nigériane, Knucks travaille une matière que le rap britannique laisse largement de côté : le boom-bap jazzy des années 90, relu sans nostalgie. Sa première mixtape s’appelle Killmatic (2014), contraction de Kilburn et de l’album Illmatic de Nas : tout le programme tient dans le titre. Son premier album, ALPHA PLACE, sort en mai 2022 avec Stormzy en invité. Le deuxième, A Fine African Man, paraît en octobre 2025 et va chercher du côté du continent, avec Tiwa Savage et Phyno. Entre les deux, le single Los Pollos Hermanos (2021) a été certifié disque de platine par la BPI, organisme britannique de certification.

    Damzz

    La presse britannique le décrit comme énigmatique, et c’est un euphémisme : aucun récit biographique, presque pas d’images, et pour toute origine revendiquée, une ligne sur son profil Spotify, « NW LDN ». Le quartier tient en deux syllabes, et ce sera tout. Le reste est dans les chiffres, obtenus sans structure derrière lui : près de dix millions d’écoutes pour Can’t Go Wrong (2023), plus de trois millions pour Council Housing, environ 360 000 auditeurs mensuels. Il l’a résumé lui-même en disant qu’il avait fait tout ça avec mille abonnés.

    Pourquoi les rappeurs londoniens nomment-ils sans arrêt leur quartier ?

    Parce qu’à Londres, le nom du quartier fait partie du morceau au même titre que la production. Ce n’est pas un décor, c’est une signature, et c’est probablement le premier obstacle pour une oreille française : on entend un mot qu’on ne comprend pas, on croit à de l’argot, alors que c’est une adresse.

    Quatre exemples : Killmatic, la mixtape de Knucks, contracte Kilburn et le Illmatic de Nas : le quartier est fondu dans la référence new-yorkaise. Homerton B, d’Unknown T, porte le nom de son quartier dans son titre. H’east Side, de Confz, fait tenir l’est de Londres en une syllabe tordue. Et quand Jim Legxacy revendique le blue borough, il parle de Lewisham, pas d’une couleur.

    Ce réflexe a une raison pratique. La scène s’est construite quartier par quartier, autour d’infrastructures physiques et locales : un disquaire sur Roman Road, une radio pirate, un collectif de lycée, un studio de proximité. Nommer son quartier, c’est indiquer de quelle filière on sort et à qui on doit quelque chose dans une industrie où tout le monde revendique l’authenticité.