Entre Dublin, Liverpool, Bristol et bien sûr Londres, la nouvelle scène alternative UK & Irlandaise a produit ces dernières années des pépites que l’on voulait vous partager. Voici notre Top 10 du moment :
1. Fontaines D.C.
Dublin, Irlande.
Fontaines D.C., le nom le plus connu de cette liste, est un groupe formé à Dublin en 2014 par cinq étudiants d’école de musique qui se sont rapprochés autour de la poésie. C’est un des groupes qui a fait basculer la scène alternative irlandaise du statut de curiosité locale à celui de phénomène international. C’est à leur troisième album, Skinty Fia (2022), que le groupe a vraiment eu une reconnaissance grandissante en prenant la première place des classements irlandais et britanniques.
Le quatrième, Romance, est sorti le 23 août 2024 chez XL. Enregistré en novembre 2023 entre le studio La Frette, en région parisienne, et The Church à Londres, produit par James Ford, il tourne le dos au post-punk marqué des débuts pour quelque chose de plus large et mélodieux. Le chanteur Grian Chatten a également sorti un très bon disque solo en 2023, plus proche du folk irlandais.
2. The Murder Capital
Dublin, Irlande.
The Murder Capital, groupe mené par James McGovern, se produit depuis 2015 et a sorti son premier album, When I Have Fears, le 16 août 2019. Il est produit par Flood, l’homme derrière PJ Harvey et New Order. Les deux disques suivants élargissent la palette sonore : Gigi’s Recovery en janvier 2023, avec John Congleton à la production, puis Blindness en 2025, qui pousse vers le noise rock. Chacun aura sa préférence entre les différents albums…
3. Wunderhorse
Newquay, Angleterre.
Wunderhorse est né en 2020 comme projet solo de Jacob Slater, ancien chanteur du trio punk Dead Pretties, dissous en 2017. Après la séparation, Slater a quitté Londres pour Newquay, en Cornouailles, où il a travaillé comme moniteur de surf avant de reprendre l’écriture. Le projet est devenu un vrai groupe en 2021, avant d’être élu meilleur groupe aux Rolling Stone UK Awards en novembre 2025, et son single The Rope a pris la tête du classement britannique des ventes de singles la même année.
4. High Vis
Londres, Angleterre.
High Vis vient du hardcore londonien et n’en est jamais complètement sorti. Formé en 2016 par des musiciens issus de plusieurs groupes de la scène punk DIY, le groupe mélange hardcore, post-punk, Britpop et grooves baggy hérités de Madchester. Ils appellent eux-mêmes ça du « misery punk d’une Grande-Bretagne post-industrielle ».
Le chanteur Graham Sayle a grandi à New Brighton, dans le Merseyside, avant de monter à Londres à dix-neuf ans pour étudier à Goldsmiths. Son accent de Liverpool est resté, et c’est ce qui rend le groupe immédiatement reconnaissable. Leur troisième album, Guided Tour, est sorti le 18 octobre 2024 chez Dais Records, enregistré aux Holy Mountain Studios de Londres avec Jonah Falco. Il s’ouvre sur une portière de taxi qui claque et une voiture qui démarre, avant que le rythme ne s’installe. Tout le disque tient dans ce contraste entre la rue et la mélodie.
5. King Hannah
Liverpool, Angleterre.
King Hannah est un duo de Liverpool composé de Hannah Merrick et Craig Whittle, qui se sont rencontrés en 2017 quand Whittle a commencé à travailler dans un bar de la ville. C’est le tempo le plus lent de cette liste, et aussi la plus américaine… Leur musique tient du slowcore et de l’americana, quelque part entre Mazzy Star et PJ Harvey.
Les deux albums sont sortis chez City Slang. I’m Not Sorry, I Was Just Being Me (2022) installe le décor, des paysages étirés qui évoquent le sud-ouest américain écrit depuis le nord de l’Angleterre. Big Swimmer (2024) vient directement de leurs tournées aux États-Unis, écrit en grande partie depuis la fenêtre du van.
6. Deadletter
Londres, Angleterre.
Deadletter est un groupe formé par trois amis d’enfance du Yorkshire, Zac Lawrence, Alfie Husband et George Ullyott, qui jouaient dans les rues de York, Scarborough et Whitby à quinze ans avant de s’installer ensemble dans le sud de Londres. Trois autres membres les ont rejoints, dont Poppy Richler au saxophone, qui change tout.
La filiation est claire et revendiquée : Gang of Four, Magazine, Talking Heads. Des rythmiques marquées, des textes politiques et un chant proche du parlé. Leur premier album, Hysterical Strength, est sorti le 13 septembre 2024 chez SO Recordings, produit par Jim Abbiss, qui a signé les disques d’Arctic Monkeys et d’Adele.
7. Getdown Services
Bristol, Angleterre.
Getdown Services est un duo composé de Josh Law et Ben Sadler, qui se sont connus au lycée à Minehead, dans le Somerset, et vivent maintenant à Bristol. Ils décrivent leur musique comme du « power disco » et du « disco rock ». En pratique, c’est du post-punk parlé posé sur des rythmiques de dancefloor, avec un humour absurde qui traverse tout.
Leur premier album, Crisps, est sorti en novembre 2023 chez Breakfast Records, un label bristolien. Ont suivi les EP Your Medal’s In The Post (2024), Primordial Slot Machine (juin 2025) et Crumbs 2 (novembre 2025).
8. Hak Baker
Londres, Angleterre.
Hak Baker est le seul artiste solo de cette sélection, et celui qui vient de le plus loin. Né à Luton en 1991, installé sur l’Isle of Dogs depuis l’âge d’un an, il a d’abord été MC dans le collectif grime Bomb Squad à quatorze ans. La guitare est venue plus tard, en autodidacte.
Il a inventé un nom pour ce qu’il fait : le « G-folk », contraction de guv’nor folk. Du folk écrit avec le vocabulaire et le débit du rap de l’est londonien, traversé de reggae et de punk. L’EP Misfits (2017) l’a fait connaître, Babylon a suivi en 2019, et Worlds End FM en 2023, que le NME a placé parmi les dix meilleurs premiers albums de l’année. Il a notamment collaboré avec The Streets, Pete Doherty et Rudimental.
9. Gurriers
Dublin, Irlande.
Gurriers est un groupe dublinois dont le nom reprend un mot d’argot local qui désigne un jeune voyou, retourné en revendication. Leur premier album, Come and See, est sorti le 13 septembre 2024 sur le label No Filter. Il a été enregistré au studio The Nave, à Leeds, avec Alex Greaves. Le titre est emprunté au film de guerre d’Elem Klimov, ce qui donne le ton : la jeunesse déclassée de Dublin, la montée de l’extrême droite, l’accoutumance à la violence vue depuis un écran. Le single Des Goblin a été placé en A-list sur BBC 6 Music, ce qui pour un groupe autoproduit à ce stade n’arrive presque jamais.
10. NightCrawl
Dublin, Irlande.
NightCrawl ferme cette liste parce que c’est le nom qu’aucun média ne couvre encore. Le groupe est dublinois et décrit lui-même sa musique comme du post-punk sombre mêlé de synthpop, ce qui le situe à l’écart du reste de la scène de la ville, plus guitare et plus frontale.
On ne va pas prétendre en savoir davantage. À ce jour, leur page Bandcamp est à peu près la seule source disponible, il n’y a ni chronique de presse ni fiche biographique. C’est précisément l’intérêt de les citer ici : dans deux ans, soit ce nom ne dira plus rien à personne, soit il figurera dans les mêmes listes que les neuf autres…
Vous avez usé Theodora, vous connaissez les couplets de Lala &ce par cœur, et les playlists « rap féminin » vous resservent les mêmes noms depuis deux ans. Juste à côté existe une scène entière de jeunes rappeuses françaises qui commencent à remplir des salles sans major derrière elles…
OSO
OSO est une rappeuse et chanteuse née en 2002, originaire de Valence et installée à Lyon. Son nom a commencé à circuler quand Dinos a samplé un de ses refrains pour VIRAL, morceau de son album Kintsugi paru en novembre 2024, en la créditant en featuring. Elle navigue entre cloud rap, R&B et hyperpop sans jamais se fixer nulle part.
Léa de son prénom, elle a construit sa discographie par EP successifs : Flashback en 2022, osowhereRu ? en 2023, Tundra XP en 2024, puis LE MALENTENDU en 2025 et INNER_CHILD le 5 mai 2026. Entre-temps, elle a assuré les premières parties d’Isha à Paris et Bruxelles, celles de Kalika à Lyon, et elle est passée par la mixtape 23 MEGASPHERE du réalisateur Mario Roudil.
INNER_CHILD prolonge LE MALENTENDU et raconte une reconquête : celle de l’enfant que l’artiste dit avoir trop souvent mis de côté. Sur NO SENSE, portée par une instru hyperpop, elle refuse de faire semblant que tout est normal.
Surprise
Surprise a 22 ans et produit sa musique elle-même depuis trois ans. Depuis son premier projet L’Inverse en 2023, elle a enchaîné l’album Le plus beau des monstres en 2024 et l’EP Si y’a un monde en 2025. Son troisième album, Une pieuvre dans un seau, est sorti le 8 mai 2026 : onze titres qu’elle a produits seule, distribués par Modulor. Deux semaines plus tard, elle remplissait La Maroquinerie à Paris.
Sous la douceur apparente des mélodies, le disque parle de solitude et de notoriété comme de deux symptômes du même système. Sur Quand il dort, elle chante qu’elle ne se sent à sa place que sur scène. Sa voix est sa signature : basse, traînante, volontairement nonchalante, puis rattrapée d’un coup par une scansion sèche.
Mandyspie
Mandyspie est née en 2000 à Montréal, d’une mère québécoise et d’un père français. Elle a grandi au Canada jusqu’à ses 13 ans avant de suivre son père à Saint-Denis, où elle a passé toute son adolescence. Depuis 2020, elle publie sur SoundCloud un rap hybride qui empile trap, jersey club, rock et nappes électroniques.
Son vrai prénom est Morgan, en référence à la fée Morgane. Son père, rappeur amateur passionné de Wu-Tang Clan, l’emmenait enfant à des battles ; elle, elle écoutait Lady Gaga, Rihanna et Avril Lavigne. Ce grand écart n’a jamais été résolu, et c’est précisément ce qui rend sa musique reconnaissable en trois secondes.
Elle rappe en flow DMV, une manière de poser volontairement en dehors des temps, née sur la côte est américaine et importée en France au début des années 2020. Son EP MINUIT MOINS UNE, paru en juin 2025, emprunte son titre à Cendrillon et s’articule autour de FAIRYTALE et INSTABLE. Un an plus tôt, Monster Therapy avait posé les bases de cet univers de fête triste et de néons pâles.
Le détail qui dit tout de sa génération : un de ses producteurs, Bounce Kid, a 19 ans, vit en Sibérie, fabrique des prods aux rythmiques brésiliennes, et elle ne l’a jamais rencontré. Côté français, elle travaille avec Idée Noire, avec qui elle a monté le projet commun M12 aux côtés de la rappeuse Douze Déluge. Les deux ont ouvert le Grünt Festival en octobre 2025.
Creamy G
Creamy G, de son vrai nom Gaby, est une artiste marseillaise d’origine tunisiano-polonaise. Elle a commencé par fabriquer des instrumentales avant d’enregistrer sa propre voix, et elle réalise encore une large part de ses visuels. Son projet L’AMOUR DU RISQUE est sorti le 27 février 2026.
Elle a imaginé son nom de scène à 12 ans, inspiré par le Wu-Tang Clan et par Juicy J de Three 6 Mafia, et ne l’a jamais abandonné. Depuis dix ans, elle compose, dessine, peint et s’essaie à l’animation 2D. C’est l’univers autotuné d’Hamza qui l’a décidée à s’autoproduire ; côté américain, elle regarde du côté de Vayda, BabyXSosa et bktherula.
Sa discographie tient à l’album Love Season en 2022, l’EP Mon Amour, Comment Ça Va ? le 14 février 2024, puis Soleil Sur Moi en octobre 2024, sept titres écrits comme un hommage à Marseille. Le single +30° l’a sortie du bois. Membre du collectif Bonnie’s House, elle a été classée par Qobuz parmi ses dix artistes rap à suivre en 2026.
L’AMOUR DU RISQUE est l’endroit où elle cesse de choisir un genre : la dance sur JUSTE DANSER, la drum’n’bass et les voix robotisées sur BODYTALK, puis TON CIEL qui vire à la synthwave, ce revival de synthés et de boîtes à rythmes des années 1980. Le fil rouge reste le même : les relations qui abîment, les excès, la nuit qui ne se referme pas.
Asinine
Asinine est une rappeuse marseillaise apparue début 2022 avec C’est les autres, son premier morceau solo. Elle n’accorde presque aucune interview et ne se montre quasiment jamais. Le 5 février 2026, elle remplissait pourtant La Cigale à Paris.
Son arme est l’image. Filière littéraire au lycée, lectrice de Kundera, d’Éluard et de Prévert, elle a compris ce qu’elle voulait faire en découvrant que Gainsbourg avait mis un poème de Prévert en musique. Sur son premier morceau, elle personnifie déjà la vie en fumeuse accoudée à sa fenêtre. C’est le geste qu’elle n’a plus lâché depuis : donner un corps à ce qui n’en a pas.
Son EP La jetée, paru en mars 2025, compte huit titres et laisse pour la première fois passer un peu de lumière. Il succède à Brûler la maison en 2024. Derrière presque tous ses morceaux se tient le même beatmaker, Briac Severe, rencontré dans un groupe de rappeurs marseillais, qui compose ou co-compose la majeure partie de ses morceaux. Elle a aussi travaillé avec les producteurs Kosei et Ikaz Boi.
Anchorage est le morceau où elle craque son armure. Un piano-voix, sa mère, sa sœur, les métiers que chacune aurait pu exercer, et cette idée que les rêves valent mieux quand ils sont les siens. Le passage le plus autobiographique de sa discographie, écrit par une artiste qui répète pourtant qu’elle ne se livre pas.
Avouez : quand on vous demande de citer des rappeurs londoniens, la liste s’arrête vers le cinquième nom. Central Cee, Stormzy, Skepta, Dave, et puis un blanc. Ce n’est pas un problème de curiosité, c’est un problème de compréhension géographique et d’histoire. Londres n’a pas produit une scène rap, elle en a produit six ou sept, chacune dans son quartier, chacune avec sa date de naissance, ses fondateurs, et avec les artistes qui la représentent aujourd’hui.
Comment le rap londonien s’est-il construit quartier par quartier ?
Le rap londonien s’est construit en trois vagues successives, chacune née dans un quartier identifiable. La grime apparaît à Bow, dans l’est, au début des années 2000. Le road rap émerge de Peckham, au sud-est, autour de 2008. La drill britannique naît à Brixton, au sud, à partir de 2012.
Ces trois vagues ne se sont jamais remplacées. Elles se sont empilées. Un artiste londonien de 2026 peut avoir grandi avec les instrumentales de grime de ses grands frères, appris à écrire sur des productions de drill, et sortir aujourd’hui un disque de rap chanté qui ne ressemble à aucun des deux. C’est cette sédimentation qui rend la scène impossible à résumer en cinq noms.
Grime, road rap, drill : comment les distinguer à l’oreille ?
La grime est rapide et électronique, le road rap est lent et sombre, la drill est nerveuse et dépouillée. Si vous ne retenez qu’une chose, retenez le tempo : c’est lui qui trahit le genre avant même les paroles.
Genre
Né à, et quand
Ce qu’on entend
Grime
Bow, est, début des années 2000
Productions électroniques anguleuses héritées du UK garage, débit très rapide, énergie de battle
Road rap
Peckham, sud-est, 2008
Tempo lent, voix grave et monocorde, ambiance sombre, influence directe du gangsta rap américain
Drill UK
Brixton, sud, à partir de 2012
Autour de 140 BPM, basses 808 glissantes, percussions dépouillées, greffe de la drill de Chicago sur le road rap
Ces catégories servent de repère, pas de verdict. La grande majorité des artistes cités dans cet article en traversent au moins deux, et les plus intéressants sont précisément ceux qui refusent d’y rester. Deema vient de la grime et fait de la techno mélancolique. Confz est classé rap UK et sonne comme un disque acoustique. Ce sont des points de départ, comme les quartiers.
À l’est, Bow et Homerton : là où la grime est née
La grime est née dans les tours de Bow, dans le borough de Tower Hamlets, au tout début des années 2000. L’histoire est presque trop belle pour être vraie : des adolescents à qui l’on avait fourni des ordinateurs pour faire leurs devoirs se sont servis des logiciels de musique livrés avec, et en ont sorti un son que personne n’avait entendu, rapide, électronique et anguleux.
Deux noms structurent cette période. Wiley, surnommé le parrain de la grime, fonde le collectif Roll Deep en 2001 et met au point l’eskibeat, cette production glacée qui donne au genre sa signature. Dizzee Rascal, du même quartier, compose I Luv U sur un ordinateur scolaire à seize ans. Son premier album, Boy in da Corner, remporte le Mercury Prize en 2003 : la grime venait de gagner la principale récompense musicale britannique avant même d’avoir une place en radio nationale.
La scène tenait sur deux infrastructures qui n’existent plus vraiment. Le disquaire Rhythm Division, sur Roman Road, servait de quartier général : on y vendait ses propres disques directement au public, et les battles de freestyle se tenaient sur le trottoir. Et les radios pirates, Rinse FM et Deja Vu FM en tête, faisaient office de diffusion et de sélection. Kano, Ghetts, D Double E et Skepta sont tous passés par là.
Aujourd’hui, l’est de Londres a gardé cette double identité : un versant dur, hérité de la grime puis capté par la drill, et un versant plus écrit qui s’en est détaché.
2 rappeurs d’East London à connaître aujourd’hui
Unknown T
Unknown T, rappeur de drill de Homerton, dans le borough de Hackney, il sort en octobre 2018 un premier single officiel, Homerton B, qui monte jusqu’à la 48e place du UK Singles Chart sans label derrière lui. Le morceau reste l’une des meilleures portes d’entrée vers la drill : tous les codes du genre y sont, sans l’opacité qui rebute souvent une oreille neuve.
Confz
Si vous entrez par Unknown T, Confz est la sortie suivante, littéralement : il est passé sur le plateau Raise The Bar de Red Bull, présenté par Unknown T. Son rap n’a pourtant rien à voir. D’origine ghanéenne, Confz écrit un rap acoustique et introspectif, plus proche de Loyle Carner que de la drill. Son premier album, Lost Diaspora, paraît en octobre 2023, calé sur le Black History Month britannique, et travaille la construction d’une identité noire britannique à partir de son héritage ghanéen. Son morceau de 2016 s’appelait déjà H’east Side : le quartier était dans le titre avant tout le reste.
Au sud-est, de Peckham à Catford : le laboratoire permanent
Le sud-est de Londres est la zone la plus productive de la ville, et la plus difficile à résumer. C’est là qu’est né le genre qui fait le lien entre la grime et la drill, et c’est là que sort aujourd’hui la plus grande partie de ce qui compte dans le rap britannique.
Le point de bascule s’appelle Giggs. Né Nathaniel Thompson en 1983 à Peckham, il pose en 2008 sur une instrumentale de Dr. Dre un morceau intitulé Talkin’ Da Hardest et invente presque par accident le road rap : plus lent que la grime, plus sombre, une réponse britannique au gangsta rap américain. Il fonde le collectif SN1, vend ses disques dans la rue, décroche le BET Award du meilleur artiste britannique en 2008 et signe chez XL Recordings, le label qui avait déjà sorti Dizzee Rascal. Son premier album, Walk in da Park, paraît la même année.
Le road rap est le chaînon manquant de toute cette histoire. Sans lui, la drill n’aurait pas eu de modèle britannique à greffer sur son import américain quatre ans plus tard.
L’autre foyer de la zone est Lewisham, où le collectif grime The Square a formé au milieu des années 2010 une génération entière, dont Novelist et Elf Kid. Quatre des artistes ci-dessous en viennent directement ou indirectement.
4 rappeurs de South East London à connaître aujourd’hui
DC
Il fabrique une fusion de grime et de rap au tempo posé, à mille lieues de l’agressivité qu’on attend d’un artiste du sud-est. Il tourne avec J Hus dès 2017, sort la mixtape Under the Influence, puis l’album In The Loop en 2021. Il a aussi un morceau avec Bawo, ce qui referme la boucle avec l’ouest de la ville.
Hilts
Hilts produit tout ce qu’il rappe, et cela s’entend. Son premier projet, Swings & Roundabouts, sort le 30 août 2023 : onze titres écrits, produits et mixés seul, qui traversent la grime, le garage, le RnB et le jazz sans jamais s’y installer. Il tourne aujourd’hui avec un groupe live, ce qui reste rare dans le rap britannique, et a publié l’EP A Night Not Alone début 2026.
Deema
Deema a commencé comme hypeman pour The Square, à une époque où il était encore au lycée. Il en a gardé le débit et jeté le reste. Son EP Rainbow (2021) l’installe, et DOG WITH A £, paru en novembre 2024 sur Different Recordings, le déplace ailleurs : kicks techno, synthés mélancoliques, et un humour qui traverse tout le disque. Le magazine Dazed l’a décrit comme le rappeur le plus joyeux qu’on puisse entendre, ce qui l’agace profondément.
Jim Legxacy
C’est le nom qui démontre tout l’argument de cet article. Jim Legxacy vient de Catford, dans le borough de Lewisham, et il a co-écrit et co-produit Sprinter pour Central Cee et Dave, morceau resté dix semaines à la première place et devenu la plus longue première place jamais tenue par un titre de rap au Royaume-Uni. L’artiste que vous ne connaissiez pas a écrit le tube de ceux que vous connaissez.
Sous son nom, il publie un rap qui mêle lo-fi, emo, afrobeats et samples improbables. Sa mixtape black british music est sortie en 2025 sur XL Recordings, son premier disque sur un label, et parle de deuil, de famille et de Lewisham, qu’il appelle le blue borough.
Au sud, Brixton et Croydon : le berceau de la drill
La drill britannique naît à Brixton à partir de 2012. Des groupes locaux reprennent les basses 808 glissantes et les productions dépouillées de la drill de Chicago, et les greffent sur le road rap que Giggs avait installé quatre ans plus tôt. Le résultat ne ressemble ni à l’un ni à l’autre.
Deux collectifs font le travail de fondation. 150, de l’Angell Town Estate, est généralement crédité des premiers morceaux du genre. 67, de Brixton Hill, détache ensuite le son de son modèle américain pour lui donner une identité britannique. Côté production, deux noms reviennent systématiquement : Carns Hill et QUIETPVCK.
Un détail dit mieux que n’importe quelle analyse ce qu’est ce genre. Le rappeur brixtonien Skengdo expliquait que l’esthétique visuelle de la drill britannique, les survêtements Nike là où les Américains portaient des marques de luxe, tient simplement à ce que des gamins de quinze ou seize ans pouvaient se payer. La drill est une musique de contrainte, économique avant d’être stylistique.
Le genre a aussi été le plus surveillé de l’histoire britannique récente : début 2019, YouTube retirait des centaines de clips à la demande de la police londonienne. Certains artistes remplacent aujourd’hui par un souffle les noms, les lieux et les actes dans leurs textes, pour éviter que leurs paroles servent de pièces à conviction.
Le sud est aussi la zone de Stormzy, qui vient de Croydon, et de Dave, qui vient de Streatham. Deux trajectoires qui n’ont rien à voir avec la drill, et qui rappellent que le sud de Londres n’est pas réductible à un seul son.
2 rappeurs du South London à connaître aujourd’hui
Cristale
Cristale De’Abreu vient de Brixton, exactement là où tout ça a commencé, et elle en fait autre chose. Élevée dans un foyer caribéen, elle se fait connaître par des remix devenus viraux, dont un sur un morceau d’Unknown T. La BBC l’inscrit dans sa sélection 1Xtra « Hot for 2022 », son EP What It’s Like To Be Young suit, et elle est nommée aux MOBO Awards, principale récompense des musiques noires britanniques. Sa technique de placement est probablement la plus impressionnante de tout cet article.
Proph
Proph écrit et produit seul, depuis Thornton Heath, dans le borough de Croydon, le même que Stormzy. Son EP Lost In Translation (2023) lui vaut les soutiens publics de Wretch 32, Stormzy et Ghetts, et une place sur la scène BBC Radio 1Xtra du Reading Festival la même année. Son single Milano (2024) donne une bonne idée du personnage : des punchlines, du football et de la mode italienne. Attention à ne pas le confondre avec un rappeur américain homonyme, originaire de Milwaukee.
À l’ouest, Ladbroke Grove et Shepherd’s Bush : la drill qui s’exporte
L’ouest de Londres n’a rien inventé, il a tout exporté. C’est de Ladbroke Grove, dans le borough de Kensington et Chelsea, que viennent AJ Tracey et Digga D, deux artistes qui ont chacun tiré la drill vers un public beaucoup plus large. Et c’est de l’ouest que vient Central Cee, passé de la chaîne YouTube GRM Daily en 2020 au statut de star mondiale en trois ans.
La spécificité de la zone tient à ce basculement : la drill mélodique, plus chantée, plus accessible, y a trouvé sa forme la plus vendable sans renier ses origines. C’est aussi la zone la plus embourgeoisée de celles qu’on traverse ici, ce qui n’est probablement pas étranger à cette porosité avec la pop.
Le rappeur du West London à connaître aujourd’hui
Bawo
Bawo est le contre-exemple de sa propre zone. Rappeur de l’ouest, né de parents nigérians, il a fait les premières parties de Knucks et travaille une matière lente, écrite, où l’on parle beaucoup d’argent qui manque et de journées de travail. Son EP Legitimate Cause (2023) le fait passer en playlist sur BBC Radio 1 et 1Xtra. Il enchaîne avec l’album It Means Hope Where I’m From en 2024, sorti sur son propre label, Say Nothing Records. Il y raconte le passage de l’employé de supermarché à l’artiste qui remplit ses salles, sans jamais en faire un récit de réussite.
Au nord, Tottenham : la grime devient mondiale
Le nord de Londres n’a pas inventé la grime, il l’a fait sortir du pays. Skepta, de Tottenham, passé un an par Roll Deep avant de fonder son propre collectif, est l’artisan principal de l’expansion internationale du genre. Là où la première génération de Bow vendait des vinyles sur Roman Road, la sienne a organisé sa propre industrie, ses labels et ses tournées.
La zone a produit une deuxième génération avec Headie One, né Irving Adjei, qui a grandi sur le Broadwater Farm Estate de Tottenham et dont le titre 18HUNNA a atteint la sixième place du UK Singles Chart. C’est l’un des rares artistes à avoir tenu ensemble la crédibilité de la drill et une présence durable en haut des classements.
La bascule mérite d’être racontée, parce qu’elle explique la forme actuelle du rap britannique. Pendant une décennie, la grime a été traitée comme un phénomène de quartier par une industrie qui ne savait pas quoi en faire. La génération de Tottenham a arrêté d’attendre : labels indépendants, clips tournés à trois, distribution directe, tournées organisées sans intermédiaire. Quand les majors sont revenues, elles ont dû négocier avec des artistes qui n’avaient plus besoin d’elles. La plupart des noms de cet article, y compris les plus jeunes, sortent leurs disques sur leur propre structure ou sur des labels indépendants. Cette autonomie est un héritage direct du nord.
2 rappeurs du North London à connaître aujourd’hui
Jordy
Jordy est né à Harlesden, a grandi à Tottenham, puis sa famille est partie dans l’Essex : trois mondes qui n’ont rien à voir, et c’est exactement la matière de ses disques. Il a sorti six projets en moins de trois ans, dont les EP SMH (2021) et KMT (2022), sur Flat 10, le label monté avec ses cousins et baptisé du nom de l’appartement où tout a commencé. Les anciens l’ont adoubé vite : Ghetts l’invite sur Spiritual Warfare, JME le rejoint sur Wonderkid, et il a assuré la première partie de Pusha T au Royaume-Uni. Dernier détail, et pas le moins parlant pour une oreille française : il coanime Filthy Fellas, un podcast football britannique primé, par lequel beaucoup le découvrent avant de l’entendre rapper.
Glizz
Glizz est la démonstration la plus récente de cette autonomie du nord. Ses deux morceaux les plus écoutés, One Pop (2022) et SAD (2023), dépassent chacun les quatorze millions d’écoutes sur Spotify, et il les a sortis sans label. Sa matière est sombre et frontale, très écrite, à l’opposé de la drill mélodique de l’ouest : il dit venir d’un autre monde et décrit lui-même sa musique comme rugueuse et, pour l’essentiel, peu enviable.
Au nord-ouest, Kilburn : le contre-courant boom-bap
Une zone, deux artistes, et c’est justement ce qui la rend intéressante. South Kilburn, dans le borough de Brent, n’a pas de scène au sens où l’est ou le sud en ont une. Elle a des cas particuliers. Le second ne revendique d’ailleurs pas Kilburn, seulement le nord-ouest, ce qui est déjà une adresse.
2 rappeurs du North West London à connaître aujourd’hui
Knucks
Si vous aimez Loyle Carner pour ses samples soul et son calme, vous êtes à deux pas de Knucks. Les deux ont travaillé ensemble : Loyle Carner figure sur London Class, le deuxième EP de Knucks, sorti en 2020.
Rappeur et producteur d’origine igbo nigériane, Knucks travaille une matière que le rap britannique laisse largement de côté : le boom-bap jazzy des années 90, relu sans nostalgie. Sa première mixtape s’appelle Killmatic (2014), contraction de Kilburn et de l’album Illmatic de Nas : tout le programme tient dans le titre. Son premier album, ALPHA PLACE, sort en mai 2022 avec Stormzy en invité. Le deuxième, A Fine African Man, paraît en octobre 2025 et va chercher du côté du continent, avec Tiwa Savage et Phyno. Entre les deux, le single Los Pollos Hermanos (2021) a été certifié disque de platine par la BPI, organisme britannique de certification.
Damzz
La presse britannique le décrit comme énigmatique, et c’est un euphémisme : aucun récit biographique, presque pas d’images, et pour toute origine revendiquée, une ligne sur son profil Spotify, « NW LDN ». Le quartier tient en deux syllabes, et ce sera tout. Le reste est dans les chiffres, obtenus sans structure derrière lui : près de dix millions d’écoutes pour Can’t Go Wrong (2023), plus de trois millions pour Council Housing, environ 360 000 auditeurs mensuels. Il l’a résumé lui-même en disant qu’il avait fait tout ça avec mille abonnés.
Pourquoi les rappeurs londoniens nomment-ils sans arrêt leur quartier ?
Parce qu’à Londres, le nom du quartier fait partie du morceau au même titre que la production. Ce n’est pas un décor, c’est une signature, et c’est probablement le premier obstacle pour une oreille française : on entend un mot qu’on ne comprend pas, on croit à de l’argot, alors que c’est une adresse.
Quatre exemples : Killmatic, la mixtape de Knucks, contracte Kilburn et le Illmatic de Nas : le quartier est fondu dans la référence new-yorkaise. Homerton B, d’Unknown T, porte le nom de son quartier dans son titre. H’east Side, de Confz, fait tenir l’est de Londres en une syllabe tordue. Et quand Jim Legxacy revendique le blue borough, il parle de Lewisham, pas d’une couleur.
Ce réflexe a une raison pratique. La scène s’est construite quartier par quartier, autour d’infrastructures physiques et locales : un disquaire sur Roman Road, une radio pirate, un collectif de lycée, un studio de proximité. Nommer son quartier, c’est indiquer de quelle filière on sort et à qui on doit quelque chose dans une industrie où tout le monde revendique l’authenticité.
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