Dix séries, un ordre, aucune place négociable. Pour nous, la meilleure série de tous les temps se déroule dans une agence de publicité de Madison Avenue, entre mars 1960 et novembre 1970. La dernière est une pépite russe inconnue du grand public.

1. Mad Men (2007, Matthew Weiner, AMC)
Mad Men est notre meilleure série de tous les temps. Sept saisons, 92 épisodes, diffusés entre 2007 et 2015, dans une agence de publicité fictive de Madison Avenue. Matthew Weiner, son créateur, avait écrit pour Les Soprano avant de la lancer.
L’agence n’est qu’un poste d’observation. Ce qui se joue derrière les portes vitrées de Sterling Cooper, c’est la société américaine et occidentale, racontée par les gens payés pour deviner ce que le pays a envie d’entendre. On y observe les grands bouleversements sociaux et économiques. Notamment, la place des femmes qui s’y déplace année après année, et la série la mesure en trajectoires plutôt qu’en déclarations. Don Draper, personnage principal dont on prend le temps de nous montrer toute la complexité, la série ne choisit jamais entre la noirceur et le génie de cet homme, elle les met dans la même scène.

2. Chernobyl (2019, Craig Mazin, HBO)
Chernobyl est une mini-série de cinq épisodes, écrite par Craig Mazin et réalisée par Johan Renck, diffusée en 2019.
Le premier épisode s’intitule 1:23:45. C’est l’heure exacte de l’explosion du réacteur numéro 4, le 26 avril 1986. Tout le programme de la série est dans ce titre : une heure connue, une durée qui ne se négocie pas, et cinquante-huit minutes pour installer ce que personne ne veut nommer.
La catastrophe n’est pas le sujet, elle est le décor. Ce que raconte Mazin, c’est ce que coûte un mensonge quand il descend une chaîne hiérarchique entière, et ce qu’il faut du sacrifice des gens ordinaires pour le réparer. Le tournage en Lituanie et en Ukraine donne des décors, des ambiances et des couleurs qu’aucune reconstitution en studio n’aurait produites.

3. The Deuce (2017, David Simon et George Pelecanos, HBO)
The Deuce raconte la légalisation de l’industrie pornographique à New York, des années 1970 au milieu des années 1980. Trois saisons, 25 épisodes diffusés de 2017 à 2019. Le titre vient du surnom de la 42e rue, entre la Septième et la Huitième Avenue.
David Simon avait déjà écrit Sur écoute pour la même chaîne, et il applique ici la même méthode : suivre l’argent, montrer les métiers, ne juger personne à l’écran. Le porno n’est pas filmé comme un scandale mais comme un secteur, avec ses loyers, ses fournisseurs et ses rapports de force. Avec toute la complexité de ses personnages que l’on suit à travers les saisons…

4. Hippocrate (2018, Thomas Lilti, Canal+)
Hippocrate est l’une des rares à ne pas fabriquer de héros. Trois saisons, 22 épisodes, Thomas Lilti, son créateur, a exercé comme médecin généraliste jusqu’en 2016.
Le point de départ tient en une phrase : les médecins titulaires d’un service sont confinés chez eux pour 48 heures, et trois internes inexpérimentés se retrouvent seuls avec les malades. La quarantaine se prolonge. Ce qui aurait pu être un ressort de thriller devient une chronique du sous-effectif.
La série tient parce qu’elle sait ce qu’elle filme. Pendant le premier confinement de 2020, alors que le tournage de la deuxième saison était à l’arrêt, Lilti est retourné prêter main-forte à l’hôpital où il tournait, et lui a laissé le matériel de la production. On voit la différence à l’écran : les gestes sont justes, les temps morts aussi, et la fatigue n’est jamais photogénique.

5. Le Bureau des légendes (2015, Éric Rochant, Canal+)
Le Bureau des légendes suit les agents clandestins de la DGSE, ceux qui vivent des années sous une fausse identité. Cinq saisons, 50 épisodes avec Mathieu Kassovitz dans le rôle de Guillaume Debailly, dit Malotru.
L’espionnage y est un métier de bureau. On y remplit des dossiers, on y arbitre des budgets, on y attend. La tension ne vient jamais d’une course-poursuite mais d’une phrase mal choisie dans une conversation anodine, et la série a la patience de faire durer une seule erreur pendant deux saisons.
Le secret entourait aussi la production : les scénarios arrivaient au compte-gouttes, par courriels quasiment secret-défense, deux ou trois mois avant le tournage, raconte la comédienne Florence Loiret Caille à propos de la cinquième saison.

6. D’argent et de sang (2023, Xavier Giannoli, Canal+)
D’argent et de sang raconte la fraude à la TVA sur les quotas carbone, qui a détourné des centaines de millions d’euros en France et en Europe entre 2008 et 2009. Douze épisodes sur Canal+, diffusés en deux parties entre 2023 et 2024. Xavier Giannoli, réalisateur d’Illusions perdues, adapte le livre-enquête du journaliste de Mediapart Fabrice Arfi, paru au Seuil en 2018.
Deux escrocs de Belleville rencontrent un trader des beaux quartiers à une table de poker. Le marché des quotas carbone venait d’être inventé pour lutter contre le réchauffement, et ils comprennent avant tout le monde qu’il fonctionne comme un distributeur.

7. Top Boy (2011, Ronan Bennett, Netflix)
Top Boy se déroule à Summerhouse, cité fictive du borough londonien de Hackney, et suit deux dealers, Dushane et Sully. Cinq saisons, 32 épisodes.
Un avertissement avant de lancer : sur Netflix, les deux premières saisons sont rangées sous le titre Top Boy: Summerhouse, et la plateforme présente la saison 3 comme une saison 1. Beaucoup commencent par le milieu sans le savoir.
Channel 4 avait abandonné la série en 2014. Elle doit sa résurrection à Drake, qui s’y est intéressé et en est devenu producteur exécutif. Ronan Bennett, son créateur, dit en avoir eu l’idée en voyant un adolescent vendre de la drogue dans un supermarché de Hackney.

8. Master of None (2015, Aziz Ansari et Alan Yang, Netflix)
Master of None suit Dev, acteur trentenaire à New York qui cherche du travail, de l’amour et un bon restaurant. Une série simple, du quotidien, mais juste et profonde sur les relations humaines.
Chaque saison change de terrain : New York, puis l’Italie, où la deuxième est tournée entre Pienza, Bergame, les Pouilles et la côte amalfitaine, puis Londres et ses environs pour la troisième.
Le geste le plus culotté arrive en 2021. La troisième saison abandonne son personnage principal et se recentre sur Denise avec Naomi Ackie en épouse. Peu de séries acceptent de renoncer à leur héros après deux saisons de succès.

9. Brassic (2019, Joe Gilgun et Danny Brocklehurst, Sky)
Brassic suit Vinnie O’Neill et sa bande qui combinent dans la ville fictive de Hawley, dans le nord de l’Angleterre. Sept saisons, 50 épisodes, diffusés de 2019 à 2025, d’abord sur Sky One puis sur Sky Max à partir de la troisième saison. C’est la comédie la plus regardée de l’histoire de la chaîne.
Le générique donne le ton, Money (That’s What I Want) de Barrett Strong. Toute la série tourne autour de cette question, comment trouver deux cents livres avant vendredi, et elle en tire cinquante épisodes.
Joe Gilgun en est le co-créateur et le premier rôle, ce qui est rare pour un acteur britannique de son parcours, et ça se sent dans l’écriture : la pauvreté n’y est pas un décor social mais une contrainte logistique permanente, traitée par la blague.

10. Parole de garçon : du sang sur l’asphalte (2023, Jora Krijovnikov, Wink et Start)
Parole de garçon se déroule à Kazan, capitale du Tatarstan, pendant l’hiver 1989. Huit épisodes, sortis en 2023 sur les plateformes russes Wink et Start, adaptés du livre du journaliste tatar Robert Garaev sur les bandes d’adolescents qui ont tenu les rues soviétiques.
Andreï a quatorze ans, il étudie la musique, et il découvre qu’appartenir à une bande est la seule protection disponible quand l’État se retire. Le succès en Russie a été tel que le mot tchouchpan, qui désigne le garçon qui n’est d’aucun groupe, est revenu dans le langage courant. La série a reçu le prix de la meilleure série aux Éléphants blancs 2024.

